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J’ouvre à nouveau les yeux.

J’ignore combien de temps j’ai pu dormir, mais la cabine où je me trouve est nettement plus éclairée. Il doit faire jour et la lumière du soleil arrive à passer par la petite lucarne qui doit se trouver derrière moi.

Je me redresse difficilement. La douleur est encore là, même si elle est nettement moins insupportable. Mon bandage a dû être refait depuis que j’ai sombré dans le sommeil.

Aucune trace de sang n’ait visible sur la bande ce qui me rassure sur mon état et la cicatrisation de la plaie.

Péniblement et avec effort, je m’assois au bord de ma couchette.

Au pied de mon lit, se trouve ma veste encore tachée de sang et trouée.

Avec une grimace de douleur, je m’en saisis et récupère dans la poche intérieure une lettre.

Elle est aussi tâchée de sang, mais pas perforée.

Je n’ai nul besoin de l’ouvrir pour savoir ce qui s’y trouve inscrit puisque c’est moi qui l’ait écrite.


C’est un rapport que je comptais envoyer aux responsables de mon ordre pour leurs expliquer dans quelles aventures je me trouvais embarqué bien malgré moi.

Il m’avait fallu près de trois mois pour trouver une occasion pour avertir mes supérieurs.

Trois long mois pendant lesquels, j’avais vécu avec l’équipage de la « Louise Anne ».

Tout ce temps pour me faire accepter à bord comme un ami à qui on peut faire confiance plutôt que comme un passager indésirable.

Beaucoup des membres de l’équipage avaient été sceptiques sur ma venue. Certains n’y voyaient qu’une extravagance supplémentaire de leur capitaine. D’autres un danger potentiel.

Le capitaine avait une raison précise pour m’avoir emmené. Je crois que Raphaël fut le seul à connaître ce motif. Il faut dire que Firefox ne cachait rien à son bras droit, qui se trouvait être aussi son amant.


Deux jours après mon enlèvement, il me fit venir et me demanda d’écrire son histoire.

Cette demande me parut des plus surprenante venant d’un homme encore jeune et dont la renommée ne cessait de grandir sur toute les mers. Comme nous étions en haute mer loin de tout, je me sentis contraint d’accepter. Et c’est ainsi que commencèrent nos entretiens.

En écoutant son récit, j’en appris plus sur chacun et sur lui.

Parfois Raphaël assistait ces entretiens. La conversation durait jusque tard dans la nuit alors que les deux hommes partageaient leur souvenirs. Ils se répétaient parfois mais je ne me lassais pas d’entendre leur histoire.

Ce fut au cours de ces entretiens que j’entendis parler à nouveau de L’île née des étoiles.

Les renseignements que j’obtenais confirmèrent que les marins de la « Louise Anne » savaient où elle se situait. Celle-ci leur servait de base. Ils avaient grandit tout les deux sur cette île. D’après les renseignements que je réussis à déduire de leur discours tous les textes que l’ordre jésuite avait regroupé à ce sujet, étaient loin d’englober toute la vérité.


C’était là tout le contenu de la lettre que je tenais dans ma main.


La porte de la cabine s’ouvre, me faisant sursauter et revenir dans le temps présent.

Raphaël entre accompagné de Swanja, la femme qui est le second du capitaine.

Elle est blonde comme les blés. Ses cheveux coiffée en arrière et retenu par un ruban lui donnent un air sévère. Elle porte un bandeau sur l’œil droit ne lui laissant que le gauche pour voir. Elle est habillée comme la plupart des marins avec une chemise blanche et un pantalon corsaire. Un gilet de cuir marron marque à lui seul son grade sur le navire.

Si le châtain est le bras droit de Firefox et le seul à l’appeler Erwan, comme il n’y connaît rien en navigation, c’est Swanja qui se charge de cette partie du travail.

Chez une majorité de marins, une femme sur un navire cela porte malheur tout autant qu’un chat noir. Mais pas sur la « Louise Anne », les femmes avaient leur place tant qu’elles étaient compétentes et aussi capables qu’un homme. En dehors de Swanja, Dulcinéa est la seule autre femme de l’équipage.


« Bonjour mon père ! » Me salue Raphaël en se penchant pour examiner ma blessure. « Vous avez dormi deux jours entiers, vous deviez être plus gravement blessé que je ne l’avais estimé. Mais votre forte constitution vous aura sauvez… »


« Vous regretterez peut-être que je sois encore vivant en lisant cette lettre »


Je lui tends tristement la lettre.

Il est grand temps que j’avoue l’intérêt que je porte à cette île.


« Non mon père, certainement pas. » répond-t-il en la saisissant. « Erwan savait que l’ordre jésuite s’intéressait aussi à notre île. Mais vous connaissez sa philosophie sur les gens ! D’instinct, il fait confiance aux bonnes personnes même s’il ne les croise qu’une fois. Cet instinct jusqu’à présent ne l’a jamais trompé »


Aussi surprenant que cela puisse paraître, le capitaine de la « Louise Anne » était bien capable d’un tel prodige. Je le sais pour l’avoir observé longuement pendant ces trois derniers mois.


« Je dois me confesser, mon père » L’interrompt Swanja en évitant de me regarder. « J’avais des doutes sur la confiance que nous pouvions vous accorder. C’est pourquoi la nuit où vous avez été blessé, j’ai demandé à Lucas et Carlo de vous suivre à terre. »


Un sourire triste naît presque malgré moi sur mes lèvres.

Elle avait envoyé son mari et son fils pour m’espionner.

Ainsi malgré tous mes efforts, certains s’étaient toujours méfiés de moi.

Comme ils avaient eut raison !


« Sans en parler au capitaine, qui me sermonnait depuis des jours sur ma conduite à votre égard. » Continue la femme sans me regarder.


Je tends une main vers l’une des siennes, la saisit pour obliger son regard à croiser le mien.

Dans son unique prunelle ambrée, il n’y avait que de la honte, j’en fus touché et horrifié.


« Vous aviez raison. » Dis-je dans un murmure à peine audible sans détourner le regard.


« Non ! » Me certifie sans hésitation Swanja alors que toute trace de honte s’efface de son regard. « Lucas et Carlo vous ont vu vous rendre au bureau du courrier et hésiter pour cette lettre. Et vous ne l’avez pas envoyé… Pourquoi ? »


Bonne question !

Pourquoi n’avais-je pas envoyé ma lettre à mes supérieurs ?

J’ignore s’il existe une réponse à cette question. J’avais longuement hésité devant le guichet, m’attirant les foudres des autres clients et du guichetier. Mais finalement je ne l’avais pas fait.

Swanja et Raphaël semblent attendre une réponse


« Je ne sais pas pourquoi. Il me reste tant de chose à voir et à découvrir à vos côtés que je ne voulais pas tout gâcher par un acte méprisable. »


Mes paroles doivent leur plaire car ils me sourient visiblement satisfait.


« Pour l’instant, mon père ce motif est amplement suffisant ! » Dit Raphaël en m’invitant à m’appuyer sur lui pour sortir de la cabine.


« Et nous vous devons beaucoup ! Sans vous, ce soir là le capitaine aurait dû y laisser la vie. » Continue Swanja en ouvrant la porte.


Je souris.

Si j’ignore pourquoi je n’ai pas envoyé la lettre, je sais très bien pourquoi je me suis interposé entre le capitaine et son agresseur.

Firefox est un homme comme on n’en voit pas assez sur cette terre. Ces hommes le suivent, le respectent, car il est droit et bon. Il sait reconnaître le travail de chacun à sa juste valeur.

Il a son franc parler, ses mauvaises manies, une impolitesse sans égale mais un profond respect pour la vie. Depuis que je voyage avec eux, jamais je n’ai vu le capitaine agir avec l’égoïsme que l’on associe aux hommes exerçant un pouvoir sur les autres.

Sans lui, son équipage sombrerait plus rapidement qu’une coquille de noix dans un grain de l’océan atlantique ! Cet homme a charge d’âmes !

Ils dépendent tous de lui. Le laisser se faire abattre dans cette ruelle, revenait à conduire moi-même toutes ses vies au néant !

Voila pourquoi sans hésitation, je me suis placé sur le trajet de la balle qui lui était destiné.


Raphaël me soutient pour sortir de la cabine.

En arrivant sur le pont, je suis ébloui par le soleil et je dois mettre ma main en visière pour supporter l’éclat de l’astre du jour.

Tout l’équipage se trouve rassemblé sur le pont.

Tous les marins entourent leur capitaine qui se tient devant un chaudron d’où une immense chaleur se dégage.

Pour avoir déjà une fois auparavant, assisté à ce cérémonial, je recule d’un pas.

Non que j’ai peur, c’est plutôt que je ne me sens pas digne de l’honneur que ses hommes veulent me rendre.

Mais Swanja et Raphaël m’empêchent de reculer. Ils me poussent même en avant.

Dulcinéa et un petit garçon d’une dizaine d’années, s’approchent de moi en souriant pour m’encourager.

Le petit ressemble à Swanja. Le môme ne peut renier sa mère ; les mêmes cheveux blonds coupés courts et dont les mèches folles flottent dans le vent du large. Pourtant il me fixe avec le même regard bleu azur que Lucas, son père. Le garçon, depuis un incident fâcheux quelques années plutôt refuse d’être séparé de ses parents. Au cours de cette expérience traumatisante pour le petit garçon, Carlo a perdu la capacité de parler. C’est pour cela qu’il sert de mousse entre autres activités sur le navire.


« Carlo et moi avons choisi d’être vos parrains ! » Révèle la jeune femme brune alors que le gamin hoche la tête pour acquiescer.


Je relève la tête et soupir.

Mon regard croise celui du capitaine qui semble attendre que je me décide.

Je respire à fond et prenant les deux mains que me tendent mes parrains, je m’avance vers le chaudron.

J’aperçois Yoric à la droite de son frère. Le jeune homme se penche vers moi pour m’encourager à son tour. Il est aussi brun que son frère est roux. Ses yeux sont si sombres qu’on dirait une nuit sans lune. Seuls quelques traits de leur visage peuvent révéler leur parenté et encore il faut une loupe pour les voir.


« N’ayez pas peur mon père, cela fait nettement moins mal qu’une balle dans l’épaule ! » murmure le garçon alors que Dulcinéa se place entre nous.


« Tu peux me rappeler qui a gémit pendant deux jours entier après avoir été marqué ? » Marmonne doucement la jeune fille.


« Moi, ma douce, mais dois-je te rappeler qui tempêtait tous les soirs car elle ne pouvait pas dormir sur le dos ? » Minauda le jeune homme avec un sourire qui rappelait celui de son aîné.


La brune hausse les épaules et se tourne vers le capitaine qui toussotait pour attirer notre attention.

Dans le chaudron, je vois alors le métal chauffé à blanc qui va bientôt être incrusté dans mon épaule droite. Je sais ce qu’il représente.

J’ai vu sur le capitaine alors qu’il était à Kingston, la marque de brûlure qui était dans son dos. Puis après notre escapade de la ville, j’avais assisté de loin à la cérémonie pendant laquelle Yoric et Dulcinéa avaient reçu la marque de reconnaissance de l’équipage de la « Louise Anne ». Il s’agit du même motif qui orne la grande voile du navire : une tête de renard entouré d’étoiles.

Firefox fait un discours mais je n’en écoute que la moitié. Je suis fasciné par le métal qui rougeoie dans le chaudron.

Quand il l’enlève de dedans à l’aide d’une pince, je me mets à genoux.

Alors que la marque s’appose sur mon dos, je serre les dents pour me retenir de crier.

Je me relève aider par mes deux parrains alors qu'autour de nous le vent emporte des petits morceaux de papier déchirées plus ou moins taché de rouge.

Raphaël est en train de laisser partir dans le vent les débris de ma lettre.

Les vestiges de ma vie passer montent haut dans le ciel avant de disparaître au loin.

Sans atermoyer, je les confie à la grâce de notre seigneur.


Depuis ma rencontre, il y a trois mois avec Firefox ma vie a changée.

Et je ne regrette rien.


Fin

 


Publié dans : L'île née des étoiles - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
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