Cerbère, après ma mort

Le livre Cerbère, Après ma mort

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L'île née des étoiles

La première chose dont je me souviens, c’est de la douleur.

Cette souffrance insupportable qui semble percer mon torse de part en part.

Avant même d’ouvrir les yeux, je remercie le ciel d’être encore en vie.

Le murmure à peine audible de ma prière attire l’attention de ceux qui se trouvent près de moi. J’entends des bruits de pas et je me risque à ouvrir les yeux.

La pièce où je me trouve, est remplie de pénombre et mal éclairée. La lampe à huile qui se balance doucement au plafond dégage une lumière diaphane et vacillante.

Un visage se penche au dessus du mien. Il se trouve à contre-jour et il m’est impossible de l’identifier. Un sourire et une voix grave chantante m’accueillent dans le monde des vivants.


« Alors, mon père, le grand manitou n’a pas voulu de toi dans son paradis pour qu’il te renvoie chez nous ?! » s’exclame la voix avec ironie.


Ce ton et ce tutoiement familier me font reconnaître sans mal l’individu qui se trouve au dessus de moi. Je ne peux retenir un soupir et une nouvelle prière, intérieure celle-là, en voyant penché sur moi, le visage du capitaine de la « Louise Anne ».

Il est vivant !

Merci Seigneur !

Mon intervention aura au moins permis de sauver la vie de cet homme !


« Pousse-toi, Foxie, ne te mets pas en travers de mon chemin ! Sinon comment veux-tu que je soigne notre ami ?! » Gronde une voix posée derrière le capitaine qui s’écarte.


Cette autre voix appartient à Raphaël, le bras droit du capitaine de la « Louise Anne ». Il se penche à son tour sur moi et m’invite à me redresser pour me faire boire un remède dont il a le secret. Il pose doucement le gobelet contre mes lèvres et m’encourage à boire alors que je grimace quand le liquide amer coule dans ma gorge.


« Buvez, mon père, cela vous permettra de vous remettre plus vite ! » Ordonne-t-il doucement. « Vous l’avez échappé belle ! La balle n’est pas passée loin d’une artère mais vous allez vous en remettre. »


Je le fixe incrédule.

Raphaël sourit. Puis il hoche la tête pour me promettre qu’il dit vrai.

Comme j’ai fini de boire, il me réinstalle confortablement sur ma couchette.

Je me sens gagné par un profond sommeil alors que la douleur reflue petit à petit de mon corps.

Avant de sombrer dans un sommeil que j’espère réparateur, je sens mon lit qui se balance comme pour me bercer et m’aider à trouver le repos.

Je réalise alors que je suis revenu sur le navire.

Ce que je prends pour une berceuse n’est que le roulis des vagues sur la coque.

Je soupire satisfait et me laisse emporter au pays des songes.

Mon sommeil se remplit de souvenir.

Comme s’il était temps pour moi de faire le point sur la direction que devait prendre ma vie.

Cette idée me parait grotesque dans un premier temps !

A mon âge, il me semble insensé d’envisager une reconversion !

Moi, Antoine de Sareil, j’ai 37 ans et cela va bientôt faire 15 ans que je suis prêtre dans l’ordre des jésuites ! Et cette vie me convenait !

Enfin jusqu'à ce que je me fasse embarquer plus ou moins contre mon gré par le pirate Firefox, capitaine du navire la « Louise Anne ».


**************


Tout a commencé, il y a trois mois environs dans le port de Kingston.

J’avais été affecté depuis mon arrivée dix ans plutôt au monastère qui surplombait la ville.

Il fallait assurer la conversion des païens de tous horizons qui faisaient escale dans la région.

Mais surtout recueillir toutes les informations et les richesses nécessaires au développement de notre ordre dans les sphères influentes de ces zones de commerces et de trafic en tout genre.

Ce jour là, le commandant de la garnison de soldat anglais chargé de maintenir l’ordre dans ces îles reculées de toute civilisation, m’avait fait chercher pour que j’écrive le rapport d’un interrogatoire.

Ce fait n’était pas un évènement rare pour que mon attention soit plus éveillée que cela.

Puis j’appris l’identité de celui qui serait sous la sellette, je m’empressais alors de gagner la garnison. Le commandant Hellderson avait réussi l’exploit de capturer un des plus dangereux pirates de mers du sud : Firefox.

Cette mission ne me plaisait pas plus que cela. Assister à la torture d’un homme ne m’a jamais emballé. Mais il y avait tant de rumeurs sur ce pirate que j’étais impatient de pouvoir le voir et peut être réussir à lui parler.

Je fus rapidement introduit dans la salle d’interrogatoire, où le commandant Hellderson m’attendait en charmante compagnie.

Lady Constance de Roberry n’avait apparemment pas les mêmes répulsions que moi vis-à-vis de la torture. Cette femme d’une trentaine d’années, largement maquillée avait une réputation des plus douteuses. Sa garde robe aux couleurs vives et au décolleté outrageant, faisait les gorges chaudes des ragots de Kingston. Cette riche veuve était à la tête de la maison de passe la plus réputée de la ville. Ce jour là, elle portait une robe rose à dentelle mettant trop largement en valeur son buste pour rester dans la décence. Ses cheveux châtain avaient été savamment arrangés en un chignon étriqué où avaient été mêlé des fleurs fraîches.

Elle me donnait des hauts le cœur !

Ce fût à peine si je répondais poliment à son salut.

Le commandant Hellderson avait tout de l’image caricaturale du militaire.

Tout sur lui semblait avoir été étudié dans le moindre détail pour être réglementaire.

Cet homme d’à peine 25 ans semblait, fait pour porter l’uniforme rouge de sa majesté ! Blond comme les blés, avec une petite moustache taillée de près, il se tenait droit comme un i et faisait les cent pas dans la pièce, impatient de commencer. Il faisait passer d’une de ses mains à l’autre une cravache, qui visiblement lui brûlait les paumes.

Vu le tableau des bourreaux, il est fort compréhensible que la victime reçoive une part de ma compassion.

Alors que je m’approchais pour m’installer dans un coin près de l’unique petite fenêtre de la pièce où avait été installé une table et une chaise pour que je puisse écrire le rapport, j’aperçus enfin le capitaine des pirates.

Il était debout au milieu de la salle, suspendu au plafond par les poignets. La pointe de ses pieds touchait à peine le sol. Il était torse nu et visiblement le commandant s’était déjà assuré que sa cravache était efficace. Tout le dos et la poitrine de l’individu étaient recouverts de marques sanglantes plus ou moins rouges voir déjà bleues. Sur l’omoplate droite du prisonnier, je remarquais rapidement une étrange marque qui ressemblait à une tête de renard entourée d’étoiles. Il ne s’agissait pas d’un tatouage, comme chez beaucoup de pirates. On aurait plutôt pensé à une vieille brûlure. Les fers qui le retenaient par les chaînes lourdes au plafond, lui cisaillaient les poignets. Du sang coulait lentement le long de ses bras pour finir par s’écraser sur le sol dallé de la salle.

Alors que je me plaçais à la table, il releva la tête vers moi. Son regard vert clair se posa moqueur dans le mien. Son visage encore jeune était marqué par la souffrance que lui imposaient les tortures d’Hellderson. Honteux, je baissais la tête ne pouvant supporter de le regarder en face.


« C’était pas la peine de te déranger, le curé ! J’ai déjà dit tout ce que j’avais à dire à ce cher commandant ! » Déclara le pirate d’une voix grave et ironique qui lui valu un coup de cravache alors que le commandant prenait la parole.


« Erwan Mac Callum, plus connu sous le nom de Firefox, capitaine pirate de la « Louise Anne », vous êtes accusé de contrebande de marchandises illicites sur les terres de sa majesté, vous avez été jugé bon pour la potence ! Votre exécution a été fixée à l’aube demain matin ! »


Hellderson marqua une pause un peu théâtrale avant de reprendre son discours, qui semblait beaucoup amuser le pirate aux cheveux roux. C’était cette chevelure plus orange qu’auburn qui lui avait valu le surnom de Firefox.


« Toutefois, cette peine pourrait être commuée en années de bagne si vous consentiez à coopérer. » Termina le commandant en s’approchant de son prisonnier pour lui faire face.


Pour toute réponse, Firefox, toujours le sourire aux lèvres, se contenta de lui cacher à la figure. Hellderson en réaction lui cravacha le visage plusieurs fois.

Aucun cri ne s’échappa de la bouche du pirate.

Il fixait son bourreau avec un sourire narquois, presque inhumain.


« Nous savons que vous connaissez l’emplacement exacte de l’île née des étoiles » Intervint Constance d’une voix charmeuse.


Le commandant se recula alors qu’elle s’approchait à son tour du pirate avec une démarche des plus chaloupée.


« Nous pouvons certainement trouver un arrangement qui pourrait satisfaire tout le monde. » Minauda-t-elle en laissant ses mains glisser sur le torse de Firefox.


« Entre le diable et vous, madame, je crois que je préfère la compagnie des flammes de l’enfer à tous vos atours déjà bien fanés ! » Répondit d’un ton polie et sincère le pirate ce qui fit hurler la femme de rage.


Firefox éclata de rire.

Elle le gifla sans ménagement ce qui le fit rire de plus belle.

Moi pendant ce temps, j’avais réussi à savoir pourquoi ces deux là étaient si intéressés par ce capitaine pirate.

Comme tous le monde qui avait pour habitude de traîner dans les ports, j’avais entendu la légende de cette île. Notre ordre, toujours à l’affût de ce genre d’histoire, avait réussi à recueillir certains documents qui officiellement n’avaient jamais existé.

D’après certains écrits d’explorateurs, il existait quelque part une île étrange qui serait née d’une roche qui se serait écrasé sur la terre. Il y aurait de cela très longtemps. Ces explorateurs parlaient de la confiance qu’ils avaient réussi à établir avec une tribu d’autochtone qui possédait certaines capacités surprenantes. Les descriptions qui étaient faites dans ses récits étaient plus que vagues. Mais il y était souvent fait mention d’une médecine bien différente de la nôtre et aux résultats beaucoup plus probants.

Malheureusement, il semblait que chaque explorateur en s’éloignant de l’île se trouvait incapable d’y revenir. Toutes les coordonnées à son sujet s’effaçaient de la mémoire des marins au fur et à mesure qu’ils s’en éloignaient.

Hellderson et Constance de Roberry semblaient croire que le capitaine de la « Louise Anne » en savait plus sur cette île aux nombreux trésors.


« Vous n’êtes apparemment pas décidé à coopérer ! » Reprit le commandant. « Mais nous avons de quoi vous faire changer d’avis. Le jeune Yoric pourrait bien faire les frais de votre impertinence et de votre entêtement. »


Un bref éclair de peur passa dans le regard vert du capitaine pirate.

Hellderson dut l’apercevoir car son sourire carnassier s’élargit avant de disparaître rapidement quand ses yeux croisèrent ceux de Firefox.

La rage et la colère illuminaient d’étincelles dorées les prunelles du roux.


« Touchez un seul de ses cheveux et je vous écorche vif ! » Répondit d’une voix grinçante le pirate.


« Des menaces ? » fit remarquer le commandant en reculant d’un pas.


« Un avertissement. »


« Rassurez-vous, il n’a jamais été question de faire le moindre mal à ce jeune homme, capitaine. Votre frère ne vous ressemble pas sur certain point et grand bien lui fasse ! » Gloussa Constance avec un rire de gorge. « Dulcinéa saura trouver les arguments nécessaire pour le ramener à ma cause ! »


Firefox éclata de rire.

Nous sursautâmes tous dans la pièce.

Etait-il devenu fou ?

Pourquoi riait-il ainsi à gorge déployée dans sa situation ?


« Madame, chacun est libre de décider de qui il a besoin dans son lit, tant que l’autre est consentant » Reprit Firefox, puis il se tourna vers moi avec un sourire gêné avant de reprendre. « Pardon pour les paroles qui vont suivre, monsieur le curé ! Moi au moins je n’ai jamais dressé des jeunes filles à assouvir les délires sexuels des vieux pervers ou des imbéciles qui aiment utiliser des cravaches ! »


Je ne pus m’empêcher de piquer un fard de honte devant tous les sous-entendus que suggéraient ces paroles.

Le capitaine de piraterie avait la réputation de ne pas aimer les femmes et de préférer les hommes. Cela dérangeait ma conception de l’existence mais je n’avais pas à porter de jugement sur ces actes.

Ce qui m’horrifiait le plus, c’était de penser que la maison de passe de lady Constance soit le repère de pratiques beaucoup plus sentencieuses et que tout le monde laissait faire.

A voir la réaction d’Hellderson qui pâlit en entendant parler de cravache, je fus certain que l’anglais n’était pas complètement innocent.

Pour la première fois, je me décidais à prendre la parole.


« Vous êtes tout excusé pour vos propos, mon fils. » Déclarais-je d’une voix calme et posée.


Nos regards se croisèrent.

Je crus lire dans le sien comme une interrogation muette.

Ce fut sûrement une grâce divine qui me fit prononcer la phrase qui suivit.

C’est cette phrase qui a changé mon existence.


« Je ne suis pas là pour juger de vos actes. Bientôt vous devrez, comme nous tous à notre heure, affronter le seul qui soit capable de porter un regard vrai sur votre vie. Et je vous conseille d’être humble devant votre créateur, capitaine. »


Il aurait pu rire.

Même à mes propres oreilles, ma déclaration me paressait assez mièvre bien que sincère.

Hellderson et Lady Constance me fixaient avec un air condescendant que l’on accorde généralement au simple d’esprit. Mais Firefox me sourit.

Et ce sourire éclaira son visage, lui donnant un éclat de jeunesse qui m’avait échappé.

Le pirate ne devait pas être plus âgé que le commandant !


« Revenons-en à notre affaire ! » Ordonna sèchement Hellderson.


« Mon frère ne sait rien » Répondit Firefox intransigeant.


« C’est ce que nous verrons si vous refusez de nous parler. » L’interrompit lady Constance.


A ce moment un bruit de détonation sourd nous parvint des rues de la ville.

Il fut suivit assez rapidement par un autre puis un troisième et ainsi de suite pendant quelques minutes.

Le commandant, lady Constance et moi-même, nous nous penchâmes par l’unique fenêtre minuscule qui donnait sur la cité de Kingston.

Ca et là des fumées s’élevaient dans le ciel de la ville. Au loin dans le port, on pouvait apercevoir la silhouette d’un bateau.

Il y eut un bruit de course dans le couloir et un soldat entra précipitamment.


« Mon commandant, nous sommes attaqués ! » Hurla un peu affolé le soldat en se mettant au garde à vous.


« Restez ici pour surveiller le prisonnier ! Je vais voir de quoi il retourne ! Ne quittez pas cette pièce avant mon retour, c’est un ordre ! » Glapit Hellderson à l’intention du soldat mais aussi à la nôtre.


« A vos ordres mon commandant ! » Répondit le soldat en faisant claquer ses talons. 


Hellderson quitta la pièce sans un regard pour nous.

Si cela ne me contraria aucunement, il me sembla que Lady Constance s’outragea beaucoup du manque de confiance du commandant.

Elle tapa du pied et hurla une bordée de juron qui aurait pu faire rougir tous les marins du port ! Elle allait parler quand le soldat ouvrit la porte et émit un sifflement.

Deux individus vêtus en civil entrèrent dans la pièce et se dirigèrent vers le pirate alors que le soldat montait la garde à l’extérieur devant la porte.

Le couple qui entra était des plus étrange et des plus dépareillé. Il y avait une jeune femme brune à la longue chevelure bouclée et un homme, châtain clair avec des mèches de cheveux blanc clairsemées dans sa chevelure.

L’homme était un peu plus âgé que la jeune femme qui semblait à peine sortir de l’adolescence. Elle était vêtue d’un corsage blanc assez décolleté et d’une jupe rapiécée aux couleurs vives et bariolées. Sa tenue contrastait avec l’élégant costume gris de l’homme qui semblait fait sur mesure. Si elle était pieds nus, il portait une paire de bottes noires assorties à l’élégance de son costume.


« Dulcinéa ! » S’exclama lady Roberry avec un hoquet de stupeur.


La jeune fille se tourna vers sa patronne en haussant les épaules.


« Dame, je quitte votre service, sans le moindre regret. Rassurez-vous je n’emporte rien de vos richesses si précieuses à vos yeux. Je n’emporte de chez vous que ce qui se trouve maintenant sur mon dos ! Je ne veux plus vivre selon vos règles ! » Expliqua la jeune fille tout en fouillant dans ses cheveux pour en tirer une épingle.


Elle la tordit et se mit en devoir de crocheter la serrure des fers qui retenaient le capitaine des pirates.


« Comment oses-tu ?... » S’écria Constance en s’approchant de son ancienne protégée avec colère.


L’homme s’interposa entre elles.

Il sortit une épée d’un fourreau qui se trouvait attaché à sa ceinture.

Il la pointa sur Lady Constance qui se recula d’un pas.


« Madame, je ne crois pas que vous soyez en position pour vous opposer à la décision de cette jeune fille. Vous comprendrez sûrement qu’elle ait décidé de vivre sa vie auprès de quelqu’un qui l’aime, non ? »


« Qui êtes-vous ? » Balbutia Lady Constance en se tordant les mains de peur.


Le regard bleu azur de l’homme la fixait avec une froideur qui lui glaça les sangs.


« Raphaël Merceuil, chevalier au service du capitaine de la « Louise Anne », pour vous servir madame » Répondit ironiquement l’homme avec une petite courbette alors que le soldat revenait dans la pièce.


« Vous avez fini ? » Demanda-t-il d’une voix anxieuse.


« Oui ! » Répondit Dulcinéa alors que le capitaine se massait les poignets endoloris.


Lady Constance observa alors le soldat.

Elle ne se souvenait pas de l’avoir déjà vu à la caserne.


« Alors dépêchons nous de filer ! » Conseilla celui-ci en enlevant son uniforme. « Swanja et Yoric nous attendent en barque sous le rempart sud. »


Sous son accoutrement de soldat, l’homme portait une vieille chemise blanche rapiécée et un pantalon de corsaire très élimé sur les bords. Il était assez maigre et plus âgé que les autres. Son visage émacié et son nez tordu lui donnaient un air sournois. Mais son regard d’un vert bleuté fixait sans détour, et semblait sonder l’âme de ceux qu’il touchait.


« Très bon plan, les enfants ! » S’extasia Firefox en se dirigeant vers la porte.


« Nous n’avons pas fait grand-chose. » Expliqua Raphaël en tendant sa veste au capitaine qui lui adressa un sourire reconnaissant. « C’est les petits qui ont eut cette idée alors que nous nous rongions les méninges, n’est ce pas Lucas ? »


« Tout a fait ! » Répondit le faux soldat avec un clin d’œil vers Dulcinéa qui grommela que ce n’était pas le moment pour les effusions qu’ils n’étaient pas encore sortis de l’auberge.


« Que fait on d’eux en attendant ? » Demanda-t-elle en suite en nous montrant du menton.


« Tu peux sûrement enfermer la dame ici en crochetant la serrure. » Répliqua le capitaine puis il se tourna vers moi. « Toi, mon père, on t’emmène ! »


« Quoi ? » M’exclamais-je et je ne fus pas le seul.


Lucas et Raphaël s’étaient joints à moi pour exprimer la surprise que provoquait cette décision. Mais peu habitués à discuter les ordres de leur capitaine, je me retrouvais bientôt à courir dans les couloirs de la garnisons, traîné de force par les deux gaillards qui n’avaient pas tenu compte de mes objections.

Et ce ne fut pas sans crainte que je sautais des remparts pour plonger dans l’eau froide de l’océan.


A suivre...

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J’ouvre à nouveau les yeux.

J’ignore combien de temps j’ai pu dormir, mais la cabine où je me trouve est nettement plus éclairée. Il doit faire jour et la lumière du soleil arrive à passer par la petite lucarne qui doit se trouver derrière moi.

Je me redresse difficilement. La douleur est encore là, même si elle est nettement moins insupportable. Mon bandage a dû être refait depuis que j’ai sombré dans le sommeil.

Aucune trace de sang n’ait visible sur la bande ce qui me rassure sur mon état et la cicatrisation de la plaie.

Péniblement et avec effort, je m’assois au bord de ma couchette.

Au pied de mon lit, se trouve ma veste encore tachée de sang et trouée.

Avec une grimace de douleur, je m’en saisis et récupère dans la poche intérieure une lettre.

Elle est aussi tâchée de sang, mais pas perforée.

Je n’ai nul besoin de l’ouvrir pour savoir ce qui s’y trouve inscrit puisque c’est moi qui l’ait écrite.


C’est un rapport que je comptais envoyer aux responsables de mon ordre pour leurs expliquer dans quelles aventures je me trouvais embarqué bien malgré moi.

Il m’avait fallu près de trois mois pour trouver une occasion pour avertir mes supérieurs.

Trois long mois pendant lesquels, j’avais vécu avec l’équipage de la « Louise Anne ».

Tout ce temps pour me faire accepter à bord comme un ami à qui on peut faire confiance plutôt que comme un passager indésirable.

Beaucoup des membres de l’équipage avaient été sceptiques sur ma venue. Certains n’y voyaient qu’une extravagance supplémentaire de leur capitaine. D’autres un danger potentiel.

Le capitaine avait une raison précise pour m’avoir emmené. Je crois que Raphaël fut le seul à connaître ce motif. Il faut dire que Firefox ne cachait rien à son bras droit, qui se trouvait être aussi son amant.


Deux jours après mon enlèvement, il me fit venir et me demanda d’écrire son histoire.

Cette demande me parut des plus surprenante venant d’un homme encore jeune et dont la renommée ne cessait de grandir sur toute les mers. Comme nous étions en haute mer loin de tout, je me sentis contraint d’accepter. Et c’est ainsi que commencèrent nos entretiens.

En écoutant son récit, j’en appris plus sur chacun et sur lui.

Parfois Raphaël assistait ces entretiens. La conversation durait jusque tard dans la nuit alors que les deux hommes partageaient leur souvenirs. Ils se répétaient parfois mais je ne me lassais pas d’entendre leur histoire.

Ce fut au cours de ces entretiens que j’entendis parler à nouveau de L’île née des étoiles.

Les renseignements que j’obtenais confirmèrent que les marins de la « Louise Anne » savaient où elle se situait. Celle-ci leur servait de base. Ils avaient grandit tout les deux sur cette île. D’après les renseignements que je réussis à déduire de leur discours tous les textes que l’ordre jésuite avait regroupé à ce sujet, étaient loin d’englober toute la vérité.


C’était là tout le contenu de la lettre que je tenais dans ma main.


La porte de la cabine s’ouvre, me faisant sursauter et revenir dans le temps présent.

Raphaël entre accompagné de Swanja, la femme qui est le second du capitaine.

Elle est blonde comme les blés. Ses cheveux coiffée en arrière et retenu par un ruban lui donnent un air sévère. Elle porte un bandeau sur l’œil droit ne lui laissant que le gauche pour voir. Elle est habillée comme la plupart des marins avec une chemise blanche et un pantalon corsaire. Un gilet de cuir marron marque à lui seul son grade sur le navire.

Si le châtain est le bras droit de Firefox et le seul à l’appeler Erwan, comme il n’y connaît rien en navigation, c’est Swanja qui se charge de cette partie du travail.

Chez une majorité de marins, une femme sur un navire cela porte malheur tout autant qu’un chat noir. Mais pas sur la « Louise Anne », les femmes avaient leur place tant qu’elles étaient compétentes et aussi capables qu’un homme. En dehors de Swanja, Dulcinéa est la seule autre femme de l’équipage.


« Bonjour mon père ! » Me salue Raphaël en se penchant pour examiner ma blessure. « Vous avez dormi deux jours entiers, vous deviez être plus gravement blessé que je ne l’avais estimé. Mais votre forte constitution vous aura sauvez… »


« Vous regretterez peut-être que je sois encore vivant en lisant cette lettre »


Je lui tends tristement la lettre.

Il est grand temps que j’avoue l’intérêt que je porte à cette île.


« Non mon père, certainement pas. » répond-t-il en la saisissant. « Erwan savait que l’ordre jésuite s’intéressait aussi à notre île. Mais vous connaissez sa philosophie sur les gens ! D’instinct, il fait confiance aux bonnes personnes même s’il ne les croise qu’une fois. Cet instinct jusqu’à présent ne l’a jamais trompé »


Aussi surprenant que cela puisse paraître, le capitaine de la « Louise Anne » était bien capable d’un tel prodige. Je le sais pour l’avoir observé longuement pendant ces trois derniers mois.


« Je dois me confesser, mon père » L’interrompt Swanja en évitant de me regarder. « J’avais des doutes sur la confiance que nous pouvions vous accorder. C’est pourquoi la nuit où vous avez été blessé, j’ai demandé à Lucas et Carlo de vous suivre à terre. »


Un sourire triste naît presque malgré moi sur mes lèvres.

Elle avait envoyé son mari et son fils pour m’espionner.

Ainsi malgré tous mes efforts, certains s’étaient toujours méfiés de moi.

Comme ils avaient eut raison !


« Sans en parler au capitaine, qui me sermonnait depuis des jours sur ma conduite à votre égard. » Continue la femme sans me regarder.


Je tends une main vers l’une des siennes, la saisit pour obliger son regard à croiser le mien.

Dans son unique prunelle ambrée, il n’y avait que de la honte, j’en fus touché et horrifié.


« Vous aviez raison. » Dis-je dans un murmure à peine audible sans détourner le regard.


« Non ! » Me certifie sans hésitation Swanja alors que toute trace de honte s’efface de son regard. « Lucas et Carlo vous ont vu vous rendre au bureau du courrier et hésiter pour cette lettre. Et vous ne l’avez pas envoyé… Pourquoi ? »


Bonne question !

Pourquoi n’avais-je pas envoyé ma lettre à mes supérieurs ?

J’ignore s’il existe une réponse à cette question. J’avais longuement hésité devant le guichet, m’attirant les foudres des autres clients et du guichetier. Mais finalement je ne l’avais pas fait.

Swanja et Raphaël semblent attendre une réponse


« Je ne sais pas pourquoi. Il me reste tant de chose à voir et à découvrir à vos côtés que je ne voulais pas tout gâcher par un acte méprisable. »


Mes paroles doivent leur plaire car ils me sourient visiblement satisfait.


« Pour l’instant, mon père ce motif est amplement suffisant ! » Dit Raphaël en m’invitant à m’appuyer sur lui pour sortir de la cabine.


« Et nous vous devons beaucoup ! Sans vous, ce soir là le capitaine aurait dû y laisser la vie. » Continue Swanja en ouvrant la porte.


Je souris.

Si j’ignore pourquoi je n’ai pas envoyé la lettre, je sais très bien pourquoi je me suis interposé entre le capitaine et son agresseur.

Firefox est un homme comme on n’en voit pas assez sur cette terre. Ces hommes le suivent, le respectent, car il est droit et bon. Il sait reconnaître le travail de chacun à sa juste valeur.

Il a son franc parler, ses mauvaises manies, une impolitesse sans égale mais un profond respect pour la vie. Depuis que je voyage avec eux, jamais je n’ai vu le capitaine agir avec l’égoïsme que l’on associe aux hommes exerçant un pouvoir sur les autres.

Sans lui, son équipage sombrerait plus rapidement qu’une coquille de noix dans un grain de l’océan atlantique ! Cet homme a charge d’âmes !

Ils dépendent tous de lui. Le laisser se faire abattre dans cette ruelle, revenait à conduire moi-même toutes ses vies au néant !

Voila pourquoi sans hésitation, je me suis placé sur le trajet de la balle qui lui était destiné.


Raphaël me soutient pour sortir de la cabine.

En arrivant sur le pont, je suis ébloui par le soleil et je dois mettre ma main en visière pour supporter l’éclat de l’astre du jour.

Tout l’équipage se trouve rassemblé sur le pont.

Tous les marins entourent leur capitaine qui se tient devant un chaudron d’où une immense chaleur se dégage.

Pour avoir déjà une fois auparavant, assisté à ce cérémonial, je recule d’un pas.

Non que j’ai peur, c’est plutôt que je ne me sens pas digne de l’honneur que ses hommes veulent me rendre.

Mais Swanja et Raphaël m’empêchent de reculer. Ils me poussent même en avant.

Dulcinéa et un petit garçon d’une dizaine d’années, s’approchent de moi en souriant pour m’encourager.

Le petit ressemble à Swanja. Le môme ne peut renier sa mère ; les mêmes cheveux blonds coupés courts et dont les mèches folles flottent dans le vent du large. Pourtant il me fixe avec le même regard bleu azur que Lucas, son père. Le garçon, depuis un incident fâcheux quelques années plutôt refuse d’être séparé de ses parents. Au cours de cette expérience traumatisante pour le petit garçon, Carlo a perdu la capacité de parler. C’est pour cela qu’il sert de mousse entre autres activités sur le navire.


« Carlo et moi avons choisi d’être vos parrains ! » Révèle la jeune femme brune alors que le gamin hoche la tête pour acquiescer.


Je relève la tête et soupir.

Mon regard croise celui du capitaine qui semble attendre que je me décide.

Je respire à fond et prenant les deux mains que me tendent mes parrains, je m’avance vers le chaudron.

J’aperçois Yoric à la droite de son frère. Le jeune homme se penche vers moi pour m’encourager à son tour. Il est aussi brun que son frère est roux. Ses yeux sont si sombres qu’on dirait une nuit sans lune. Seuls quelques traits de leur visage peuvent révéler leur parenté et encore il faut une loupe pour les voir.


« N’ayez pas peur mon père, cela fait nettement moins mal qu’une balle dans l’épaule ! » murmure le garçon alors que Dulcinéa se place entre nous.


« Tu peux me rappeler qui a gémit pendant deux jours entier après avoir été marqué ? » Marmonne doucement la jeune fille.


« Moi, ma douce, mais dois-je te rappeler qui tempêtait tous les soirs car elle ne pouvait pas dormir sur le dos ? » Minauda le jeune homme avec un sourire qui rappelait celui de son aîné.


La brune hausse les épaules et se tourne vers le capitaine qui toussotait pour attirer notre attention.

Dans le chaudron, je vois alors le métal chauffé à blanc qui va bientôt être incrusté dans mon épaule droite. Je sais ce qu’il représente.

J’ai vu sur le capitaine alors qu’il était à Kingston, la marque de brûlure qui était dans son dos. Puis après notre escapade de la ville, j’avais assisté de loin à la cérémonie pendant laquelle Yoric et Dulcinéa avaient reçu la marque de reconnaissance de l’équipage de la « Louise Anne ». Il s’agit du même motif qui orne la grande voile du navire : une tête de renard entouré d’étoiles.

Firefox fait un discours mais je n’en écoute que la moitié. Je suis fasciné par le métal qui rougeoie dans le chaudron.

Quand il l’enlève de dedans à l’aide d’une pince, je me mets à genoux.

Alors que la marque s’appose sur mon dos, je serre les dents pour me retenir de crier.

Je me relève aider par mes deux parrains alors qu'autour de nous le vent emporte des petits morceaux de papier déchirées plus ou moins taché de rouge.

Raphaël est en train de laisser partir dans le vent les débris de ma lettre.

Les vestiges de ma vie passer montent haut dans le ciel avant de disparaître au loin.

Sans atermoyer, je les confie à la grâce de notre seigneur.


Depuis ma rencontre, il y a trois mois avec Firefox ma vie a changée.

Et je ne regrette rien.


Fin

 



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