« C'est moi Noé. Matricule 994. Unité d'élite de combat Arsanshti, chargé des communications. Toi tu es notre chef, Axel matricule 999. C'est la Clé qui a ouvert le passage, pour que je vienne te chercher, puisque tu en es incapable et que tu refuses de l'écouter. »
Je croyais déjà toucher le fond. Il m'avait semblé complètement impossible de sombrer plus, pourtant j'entendais bien des voix !
« D'après mes ordres, je dois te mener aux autres. Il a dit que c'était le seul moyen d'amener à la vérité quelqu'un d'aussi obtus que toi! »
Au point où j'en étais, la présence de cette voix ne faisait que confirmer mes pires craintes. Noé puisqu'elle avait un nom, n'était qu'une manifestation de la maladie mentale où je m'enfonçais. D'ailleurs il ne sembla pas apprécier la comparaison me faisant remarquer que les schizophrènes n'avaient pas conscience d'être malades. Sans suivi ni traitement, un tel patient à toutes les peines du monde à reconnaître que la réalité où il évolue est faussée. Dans mon cas, j'en avais parfaitement conscience. Tout cela devait être la faute de Pierrick ! Même si j'ignorais comment, mon nouveau camarade avait certainement une part de responsabilité dans les évènements étranges qui semblaient me poursuivre depuis mon réveil.
« C'est exact. Quand il a posé sa tête contre ton dos, il m'a appelé pour me donner de nouveaux ordres. » confirma Noé comme s'il avait perçu mes pensées. «Il est la Clé après tout ! Le seul à pouvoir entrer dans notre aire de combat, parce que tu l'aimes... »
« Arrêtez avec ça ! Je ne le connais pas ! Je ne l'aime pas ! »
Voilà que je me mettais à lui répondre ! Ma santé mentale prenait une direction qui n'augurait rien de bon.
« On en rediscutera plus tard ! » plaisanta la voix avant de redevenir sérieuse. « Ferais-tu quelque chose pour moi, chef ? »
Après être tombé si bas pourquoi résister davantage ? Je trouvais inutile d'épuiser le peu de forces qu'il me
restait à nier l'existence de Noé. Il s'était produit tellement de faits inhabituels depuis ce matin que ce qu'il allait me demander de faire allait peut-être me sembler normal.
Il poussa un profond soupir de soulagement quand pour toute réponse, je hochais la tête.
« Tu dois répéter après moi : activation de l'aire de combat. Déploiement des alters en formation de repos »
« C'est tout ? » demandais-je, surpris par sa requête.
« Oui »
Je ne peux vous décrire les évènements qui suivirent l'énoncé demandé. Mon impression fût que quelque chose de
puissant jaillissait de moi. Une bulle d'énergie se déploya autour de moi jusqu'à atteindre le diamètre d'un terrain de volley. Tout y avait ce même aspect orangé que dans mon rêve.
De là il était impossible de voir ce qui se passait à l'extérieur, car la paroi était opaque. Le monde s'était réduit à l'unique capacité de la bulle.
« Ça c'est uniquement parce que Connor n'est pas éveillé, chef » annonça un garçon d'une dizaine d'années assis à ma droite. Au son de sa voix et malgré la déformation la rendant caverneuse quand il m'avait parlé un peu plus tôt, je reconnus Noé.
Il n'était pas le seul à se tenir devant moi. Ils étaient six portant tous le même genre de vêtements, jean et T-shirt de couleurs différentes. Le seul dont je gardais le souvenir exact, c'était Yan installé à ma gauche. Mais plus je les observais, plus ma mémoire se mettait à fonctionner. Et malgré moi, leurs prénoms revenaient comme si je les avais toujours connus, comme si leurs présences étaient dans l'ordre naturel des choses.
« Ce qui est effectivement le cas. Nous nous trouvons dans l'aire de combat autrement appelée espace alternatif et
en tant qu'occupants, on nous nomme alters » soutint Noé en me souriant. Bien qu'il ait le gabarit d'un enfant de dix ans, ses cheveux étaient d'un blanc laiteux et soyeux. Son regard vert
aiguisé démontrait que la situation l'amusait beaucoup. J'ignorais comment je le savais mais cela ne faisait aucun doute pour moi; il était plus âgé que sa taille ne le suggérait. A côté de lui,
un garçon plus grand aux longs cheveux châtain tressés, me fixait de ses yeux ambrés.
Je pouvais deviner l'inquiétude qu'il éprouvait à mon sujet. Il n'avait pas peur de moi mais pour moi. Son numéro matricule était le 992, Lenny. Il était médecin.
« Tout va bien, Lenny »
« Tu te souviens de nous! » S'exclama un brun se trouvant presque en face de moi. Une cicatrice lui barrait le visage du front au menton. Ses yeux étaient aussi noirs que ses cheveux. Il devait avoir le même âge que Yan et moi mais sa carrure était beaucoup plus imposante. Son matricule était le 998, le protecteur. Je n'eus pas le temps de lui répondre, son voisin de droite lui coupa la parole.
« Réfléchis Simon, s'il ne se souvenait pas cela n'aurait servi à rien! » S'exclama un châtain dont le regard clair était comparable à de l'eau jaillissant de la roche. Il était plus petit que Simon et plus fin. Je connaissais son numéro matricule 995, pilote et son nom, Quentin.
« Le Commodore Invath a fait de son mieux pour que tu ne retrouves jamais la mémoire. Mais avant de nous lancer dans des explications, il serait utile de réveiller Connor. » intervint Yan plus sérieusement. Comme pour les autres, je connaissais son matricule, 991, mais ce n'était pas aussi limpide quant à sa fonction.
Il me montra un garçon en position fœtale, entre lui et Quentin. Sa silhouette était vague et la couleur de ses
cheveux changeait sans arrêt se déclinant par toutes les teintes imaginables.
Son numéro était le 997. Il était chargé de l'infiltration et de l'espionnage, mais c'était aussi celui maîtrisant le mieux les techniques d'assassinat. Ils attendaient que je fasse quelque
chose, mais j'ignorais quoi.
Même si je savais qui ils étaient, je n'avais pas la moindre idée de ce qu'ils étaient. Ma première idée, celle où je m'enfonçais dans la maladie mentale, ne pouvait expliquer leur présence et
toutes les incohérences produites depuis mon réveil. En dehors de leur apparence humaine, tout en eux m'amenait à penser qu'ils n'étaient pas de ce monde. Logiquement, il en allait de même pour
moi, étant celui qui venait de les faire apparaître. L'idée ne m'était pas étrangère mais n'était pas des plus évidentes à accepter. Elle avait tout de même un aspect rassurant : je ne devenais
pas fou!
M'approchant du garçon, je lui posais un doigt sur le front tout en prononçant son prénom.
Il s'étira doucement alors que son physique se stabilisait. Ses cheveux optèrent pour une teinte châtain foncé. Tout comme pour Noé, je savais qu'il était plus vieux que son aspect physique ne le
suggérait. Quand il ouvrit les yeux, je me retrouvais face à deux orbes grises qui s'éclairèrent en me reconnaissant. Il me sauta dans les bras, me faisant tomber à la renverse.
« Axel ! Enfin! Tu es revenu ! »
J'essayais de me dégager doucement de son étreinte étouffante. Autour de nous l'aspect de la bulle avait changé.
Depuis l'éveil de Connor, la paroi qui délimitait l'aire de combat n'était plus opaque,
me permettant de voir ce qui se passait sur le toit du lycée sans être visible.
« La scrag ne devrait pas tarder à arriver. » annonça nerveusement Noé.
« Vous voulez que je l'élimine ? » Questionna Connor en se redressant pour enfin me laisser un peu d'espace, en fixant les autres avec un sourire inhumain.
« Non ! Pourquoi ? Si vous parlez bien d'Eléane, il n'y a rien à craindre ! » m'exclamais-je sans hésitation, mais le silence gêné qui suivit sa déclaration me fit douter de leur intention.
« Si nous ne le faisons pas, elle te tuera ! Et sans état d'âme! » Énonça froidement Yan.
« Vous devez vous tromper. Même si j'ignore ce qu'est une scrag et ce que vous êtes vous, je ne peux pas croire que ma tante me ferait du mal. »
« Ce n'est pas ta tante! C'est une scrag, un gardien affecté au quartier pénitentiaire des vaisseaux Arsanshti » Expliqua à son tour Simon avec un peu d'irritation. « Ta seule famille, c'est nous. Nous sommes tes alters, tes frères d'arme. »
Je ne pouvais pas croire que ce qui se passait était réel. Je luttais de toutes mes forces pour ne pas me laisser convaincre.
« Un peu dure à avaler comme histoire, je me souviens seulement de votre prénom, alors que cela fait huit ans que je vis avec Eléane! Elle s'est toujours bien occupée de moi »
« C'est pourtant à cause d'elle que tu as développé un caractère obsessionnel. C'est elle qui t'a emmené voir ces docteurs pour s'assurer que le Sceau sur ta mémoire tenait bon » Intervint à son tour Lenny indiquant de son index ma hanche où la marque me brûla. «Comme il détient certaines réponses, nous devrions peut être inviter la Clé à entrer. »
Il indiqua d'un geste de la tête Pierrick qui venait d'arriver sur le toit. Il semblait chercher quelque chose du regard mais parut content de ne rien trouver. Tout ceci me confirma que nous n'étions pas visibles de l'extérieur. Sur son visage, l'apparition d'un sourire satisfait me fit frissonner.
« A toi de décider, Axel » Souffla Yan en se levant pour me rejoindre et obliger Connor à se rasseoir ce qui ne l'enchantait pas. « Mais à mon avis, tu devrais le laisser venir car il a effectivement certaines réponses que nous n'avons pas. »
Je poussais un soupir résigné. Encore une fois, j'ignorais tout de leur attente. Par contre, je n'avais aucune difficulté à croire que le blond en savait plus que quiconque sur cette histoire. Il était dans mon intérêt d'entendre les informations en sa possession. Je finis donc par me lever et m'approcher de mon camarade. Après une légère hésitation, je l'invitais à entrer. Il prit ma main dans la sienne et la retint un instant pour murmurer un merci. A nouveau j'eus l'impression de ne pas pouvoir échapper à cette emprise, qui m'agaçait et me fascinait en même temps.
« Il paraît que tu sais certaines choses sur toutes ces bizarreries qui m'arrivent depuis ce matin, alors vide ton sac » lui déclarais-je d'un ton irrité tout en m'asseyant entre Yan et Noé ; pour éviter de croiser son regard je posais mon sac et le téléphone près de moi.
« C'est vrai, étant Invath, je n'étais pas en léthargie au moment du crash. » confirma Pierrick en s'asseyant à son tour non loin de Lenny.
« Invath ? Crash ? Pourriez-vous reprendre les choses dans l'ordre ? »
Aussi invraisemblable que cela puisse paraître je me rendais compte qu'il ne me tromperait pas. Aucun d'entre eux ne mentirait dans la sphère.
« Il y a huit ans un vaisseau Arsanshti avait pour mission de prendre contact avec des diplomates d'une autre race avec qui nous étions en guerre depuis une éternité et avec laquelle nous étions arrivés à un accord de paix. Mais les choses ont mal tourné. J'ignore exactement ce qui est arrivé et pourquoi nous avons été éveillés. » Reprit Yan d'un ton posé.
« C'est moi ! » Avoua Pierrick d'un ton ferme en souriant. « En furetant dans le vaisseau, j'avais découvert votre caisson de sommeil contrôlé. Ayant la faculté de m'introduire dans les rêves d'autrui, je me suis invité dans celui d'Axel. A l'époque après un temps d'observation, il m'a permis de venir vous rejoindre dans l'espace alternatif inconscient, que vous aviez crée à la barbe des autorités, afin que je serve d'intermédiaire entre vous. Plus tard nous avons été attaqués par un vaisseau inconnu et rapidement les avaries ont été trop sérieuses pour assurer la survie de l'équipage. Désobéissant pour la première fois aux ordres du Commodore, j'ai interrompu votre sommeil afin que vous nous aidiez... »
« Simon a parlé de quartier pénitentiaire? On n'envoie pas une mission diplomatique dans un cargo prison! »
Mon interruption loin de les fâcher sembla les rassurer. Ils se détendirent tous. Ils avaient pensé que je ne les croirais pas mais à aucun moment je ne mis leur parole en doute. Cela ne m'était même pas venu à l'esprit car leur histoire trouvait comme un lointain écho dans ma mémoire.
« Ah tu vois! Tu as quelques brides de souvenirs! » Me coupa Quentin alors que je haussais les épaules le laissant continuer. « Nous n'étions pas sur un cargo pénitentiaire, mais sur un croiseur de la haute caste des Arsanshti, les Invath. Ces vaisseaux ont leur propre prison et les scrags, soumis aux Invath, travaillaient uniquement pour eux. Ce sont en quelques sortes les exécuteurs de leurs basses besognes »
« Enfin bref, nous étions emprisonnés à bord. Une fois les affrontements finis, les Invath n'avaient plus besoin de nous, leurs unités d'élite de combat. Ils avaient donc décidé de notre enfermement » Continua Yan avec une moue moqueuse en voyant mon air hébété.
« Vous exagérez ! Nous avions huit ans! Il est impossible que nous ayons fait la moitié des choses que vous racontez ».
C'était le seul argument logique me restant pour réfuter leur théorie. Nous étions des enfants!
« C'est la vérité! » Rugit Simon en se levant d'un bond, visiblement exaspéré par mon attitude. Le fait que je mette en doute les capacités de l'unité lui était insupportable «Tu ne te souviens peut être pas mais nous étions parmi les meilleures unités justement parce que tu n'avais que huit ans et que tu arrivais à te faufiler partout où les autres ne pouvaient pas! Nous avons survécu à beaucoup plus de batailles que n'importe quelle autre formation. »
« Arrête! » je me bouchais les oreilles pour ne pas l'entendre, mais il continua
« Nous avons suivi les ordres et accompli bien des missions pour le compte de la caste supérieure sans jamais rechigner à la tache, avec le seul espoir de revenir vivant et d'être remercié d'une caresse sur la tête. »
Plus il me parlait, plus les images de mon passé remontaient à la surface avec une précision déconcertante. Je me revoyais me faufiler dans un conduit d'aération, guidé par les présences invisibles de Noé et Quentin et déboucher dans une salle remplie d'énormes machines sur lesquelles s'affairaient d'immenses créatures à la peau bleue écailleuse. Je me voyais déployer l'aire de combat et tout changeait autour de nous : ensemble nous attaquions ces étranges êtres et remportions la victoire. D'autres images, toutes aussi violentes, se déversaient dans mon esprit. Ces souvenirs ne m'étaient pas insupportables. Ils remontaient du fond de ma mémoire et je n'éprouvais qu'un profond détachement vis à vis d'eux. : Quand je vis Simon recevoir sa blessure au visage, quand je me vis revenir de mission plus mort que vif pour ne recevoir effectivement de la part de mes supérieurs qu'un étrange sourire et une tape amicale sur le haut de la tête.
« Je crois que c'est suffisant pour le moment. » intervint Pierrick en s'interposant entre Simon et moi. Sa voix dégageait une force qui me fit redresser la tête.
Il avait posé sa main droite sur l'épaule de Simon. Je pouvais voir une puissante aura émaner de lui. Loin d'être
hargneuse et en colère, elle dégageait un sentiment de sérénité et de calme. Je compris que c'était cette aura que j'avais ressentie à plusieurs reprises dans la journée.
De nouveaux souvenirs me revinrent : des images de ce qui se passait quand j'étais endormi et que Pierrick venait me rendre visite. Je sentais sa présence et pouvais entendre sa voix rassurante
qui me parlait de mes alters et de la vie qu'ils menaient dans l'espace alternatif. Il m'expliquait leurs disputes, leurs éclats de rire, leurs inquiétudes à mon propos, qu'ils avaient toutes les
peines du monde à calmer. Il me racontait aussi sa vie et je lui faisais part de ce qui me préoccupait. Ces pensées émettaient un puissant sentiment de confiance et de respect que je commençais à
entrevoir l'intimité que nous avions partagée. Je détournais le regard, honteux d'avoir tout oublié.
Simon hocha doucement la tête ayant retrouvé un peu de maîtrise et retourna s'asseoir. Un nouveau flash dans ma mémoire me permit de mieux appréhender sa réaction : mon alter défenseur avait
protégé notre unité et son honneur.
« Tu raisonnes avec des valeurs humaines qui n'existent pas pour les alters. Notre âge et notre apparence ne dépendent pas du nombre de nos années. Mais ils varient avec le développement de nos capacités. Plus tu utilises l'un de nous plus il grandit et s'améliore » M'expliqua calmement Lenny avec un sourire apaisant.
« Selon les lois invath, il est interdit de tuer un être vivant tant que l'on peut exercer un contrôle sur lui. Vous étiez jeunes et malléables, c'est pourquoi vous étiez endormis sous la surveillance des scrags.» reprit Pierrick en revenant vers sa place.
« C'est du moins ce que pensaient les Invath. » Intervint Yan. « Mais tu avais dans l'idée que ce n'était pas parce qu'ils enfermaient ton corps que nous étions privés de notre liberté. C'est pour cela qu'on a mis au point un système de sauvegarde qui leur a entièrement échappé et quand ils t'ont mis en sommeil artificiel, nous savions comment être autonomes »
« Je fus le seul à m'en rendre compte, mais j'ai gardé le secret parce... » Continua Pierrick. Un court instant je décelais dans sa voix une intonation gênée. Je crus même le voir rougir ce qui se confirma quand Quentin s'exclama en pouffant de rire.
« Parce que nous étions les premiers à ne pas traiter Monsieur comme un roi, à ne pas lui obéir et à lui dire ses quatre vérités. Ou tout simplement à cause d'Axel ? »
Vu les derniers souvenirs dont je m'étais rappelé, il devenait difficile de nier la complicité que nous avions partagée.
« Je crois que tout le monde a compris » l'interrompit Lenny se retenant de rire, ayant remarqué que la discussion nous dérangeait.
L'ambiance avait changé. La tension qui avait été palpable quand Simon s'était mis en colère n'était plus qu'un vague souvenir. Comme je ne remettais plus en cause les capacités de l'unité, Simon n'avait plus de raison d'être fâché. En croisant son regard, je sus qu'il ne m'en tenait pas rigueur. J'avais été stupide de leur tenir tête puisque je savais pertinemment qu'ils ne me mentaient pas. Tout ce qui m'entourait était réel, même si j'avais dû mal à l'accepter. Quand tout le monde eut retrouvé son sérieux, Noé continua.
«Tu as demandé à chacun de réfléchir à un moyen de transporter l'aire de combat non plus de l'intérieur vers l'extérieur mais vers l'inconscient. »
« Ce n'était pas évident à mettre en place. Le plus dur a été de fixer des limites.» Lança Quentin.
« Comment ? Il était impossible d'alimenter l'espace alternatif en énergie si j'étais inconscient? »
La question m'avait échappé. A vrai dire je ne comprenais toujours pas la moitié des choses qu'ils tentaient de m'expliquer mais là mon cerveau avait réagi comme par automatisme.
« Ce fut aussi notre problème majeur » Me signala Lenny. « Mais ne te sous-estime pas ! C'est toi qui as trouvé la solution. Tu as utilisé ta sauvegarde personnelle pour la lier à ton système d'activation de l'aire de combat et nous permettre de survivre. Tu n'étais pas dans l'espace avec nous, puisque tu en étais la frontière! Et va savoir pourquoi tu en as donné la clé à Pierrick, lui permettant de nous rejoindre ? »
Je soupirais. Si Lenny se lançait lui aussi dans des sous-entendus vaseux, la situation n'allait pas tarder à dégénérer. Il fallait ramener la conversation sur un sujet plus sérieux. Mon rêve me revint à nouveau en mémoire. Les éléments se mettaient en place petit à petit comme si je reconstituais un immense puzzle duquel jusqu'à maintenant on m'avait caché des pièces.
« Yan est ma sauvegarde, c'est cela? »
« Tout à fait » Acquiesça mon jumeau en me souriant. Dans son regard si semblable au mien je pus lire beaucoup de respect. « Avant le crash, j'étais ta parfaite réplique. Pour notre survie, tu nous as demandé de bousculer beaucoup de choses et tu as sacrifié une part de toi en me donnant accès à ton énergie. »
« C'est en déployant l'espace alternatif à notre entrée dans l'atmosphère de la Terre que vous nous avez sauvés. » Continua Pierrick. « Mais cela vous a mis dans un état critique. En remerciement le Commodore a décidé de vous laisser la vie sauve, contre l'avis des autres Invath survivants. Mais pour contenter tout le monde, il a scellé le pouvoir des alters en utilisant l'aire de combat que vous aviez mis en place dans l'inconscient de votre chef. Il a séparé Axel des autres et lui a implanté des souvenirs humains avant de confier sa surveillance à l'une des scrags rescapés. »
Pendant huit ans, mes alters avaient vécu au rythme de mes nuits. Prisonniers de mon monde intérieur sans aucun espoir de sortir si je ne retrouvais pas la mémoire. Le lien infime qui nous maintenait en connexion, m'avait fait ressentir leur détresse et leur angoisse jusqu'à ce que je me les approprie: la peur de rester captifs et inutiles jusqu'à la fin de leur existence.
« J'ai toujours eu peur d'être enfermé » confessais-je en les fixant tour à tour. « Je comprends mieux pourquoi. Je regrette vraiment de vous avoir infligé tout cela. »
« Normalement nous aurions dû mourir. » Lança Simon gêné en se grattant la tête. « Si tu n'avais pas mis au point l'aire de combat dans ton inconscient nous serions morts, alors ne te reproche rien nous te devons beaucoup... »
Ils acquiescèrent tous en me souriant.
« Et toi ? »Ma question sembla prendre Pierrick de court.
S'il avait désobéi, il devait en avoir subi les conséquences. Je m'inquiétais un peu de savoir ce que le Commodore avait décidé comme punition à son égard. Il me sourit avant de soulever ses vêtements pour dégager sa hanche qui arborait la même cicatrice que la mienne. En représailles, il lui avait scellé son pouvoir de voyager dans les rêves.
« Il y a un an, l'ancien Commodore est mort des suites d'une longue maladie. Son Sceau sur ta mémoire et sur mon pouvoir a commencé à se désagréger. Les luttes de pouvoirs au sein de notre petite communauté ont débuté et rapidement dégénéré. Certains Invath ont essayé de m'évincer. Ils ont même organisé l'accident qui m'a plongé dans le coma. Grâce à ma faculté d'entrer dans les rêves j'ai pu reprendre contact avec vous. Au début l'accueil de tes alters a été plutôt froid et distant; un peu comme le tien » Annonça Pierrick en se levant et en commençant à faire les cent pas devant nous. Il semblait nerveux.
« Hey ! » Nous exclamâmes en chœur, Quentin, Noé et moi. Les autres se retenaient difficilement de rire. Pierrick s'était arrêté de marcher mais il gardait la tête basse. Je ne le connaissais pas bien mais cela correspondait si peu à l'image qu'il m'avait donnée jusque là, que j'eus comme un pincement au cœur.
« Ma situation n'était pas des plus enviables. Notre petit groupe de survivants traversait une crise sans précédent sans aucune autorité. J'étais en danger sans savoir vers qui me tourner. Me retrouver dans l'espace alternatif a été une sacrée aubaine. Même si tes alters m'ont mené la vie dure pour me faire prendre conscience de mes responsabilités. »
« On a fait cela ? » l'invectiva gentiment Noè.
Connor se leva saisissant Pierrick par la manche avant de le serrer très fort.
« Tu veux que je tue quelqu'un pour toi? »
Ce gamin n'avait-il que ces mots à la bouche? Un coup de coude de Yan dans les côtes et un regard insistant de Simon, m'incitèrent à me lever pour les rejoindre et aider mon camarade à se séparer de Connor.
« Pas pour le moment, mais je ne serais pas contre la présence d'un garde du corps dévoué ! C'est pour cela que je t'ai aidé à retrouver la mémoire. » soupira Pierrick alors que j'écartais Connor qui vint se coller à moi.
« Dévoué, je ne sais pas mais je pense qu'aucun de nous serait contre te rendre service. » déclarais-je avec un sourire que je voulais rassurant. Je ne voyais pas de motif de lui refuser notre aide. Malgré son arrogance, il s'était montré honnête et nous avait aidés de son mieux. J'étais même à deux doigts de penser que c'était nous qui lui étions les plus redevables.
« Une mission reste une mission » répondit Quentin en haussant les épaules.
« Les humains ont un dicton pour résumer la situation » ironisa Noé en nous faisant un clin d'œil. « Joindre l'utile à l'agréable ! Si tu vois ce que je veux dire. »
Noé apparemment avait vite appris ce que l'expression favorite de Lyne voulait dire et les sous-entendus ne nous échappèrent ni à l'un ni à l'autre, causant une soudaine monté de chaleur sur nos joues. Les autres s'esclaffèrent fort peu discrètement alors que nous détournions les yeux gênés.
« Sérieusement. Je n'ai pas encore entièrement retrouvé la mémoire mais ce que j'ai appris suffit pour que je te fasse confiance et j'espère être à la hauteur »
« Aucun doute là-dessus! » m'interrompit avec véhémence Pierrick en se joignant à Connor pour m'asphyxier plus que pour m'étreindre.
« Nous non plus! » firent en chœur Yan et les autres.
« Et moi, non plus » glissa une voix féminine que je reconnus mais qui fit sursauter tout le monde de surprise. Il y eut un court moment de silence avant que ma tante, puisque c'était elle, ne reprenne la parole après avoir émis un petit rire moqueur. « Noé, la prochaine fois, examine un peu mieux le matériel mis à ta disposition. Si tu l'avais fait, tu aurais vu que le téléphone était un peu plus perfectionné que la technologie humaine ne le permet. »
Je fixais mon téléphone qui se trouvait par terre non loin de Yan et d'où émanait la voix d'Eléane.
« Vous nous espionnez ?! » s'exclama Noé d'un ton boudeur.
« Je ne suis pas née de la dernière pluie! Je ne pouvais pas prendre le risque de vous approcher sans précaution une fois que vous auriez rétabli le contact direct avec Axel. Et bien m'en a pris vu ce que vous me réserviez! »
«Vous n'avez donc pas pris notre avertissement de la nuit dernière à la légère ? » Questionna Yan avec satisfaction.
Cette allusion me rappela la conversation que j'avais eue avec elle à mon réveil. Contrairement à moi Eléane avait toujours su la vérité. Elle avait passé huit ans à me surveiller. La nuit dernière, elle avait été avertie que sa mission prendrait fin d'une manière assez directe.
« Bien sûr que non » répondit ma tante, enfin je savais qu'elle ne l'était pas mais huit ans d'habitudes allaient être durs à perdre. « Croyez-vous sérieusement que je n'avais pas gardé de contact avec d'autres scrags ? Rien de ce qui se passe à la résidence ne m'échappe, mais pour agir j'attendais des directives de notre nouveau dirigeant. »
Elle marqua une pause. Au ton de sa voix, je devinais qu'elle attendait une réaction de la part de l'un d'entre
nous. En aucun cas, il ne pouvait s'agir de moi ou d'un des mes alters. Alors il ne pouvait s'agir que de Pierrick qui grimaça tout en se grattant l'arrière de la tête.
Les paroles de Lyne me revinrent à l'esprit. Elle avait dit que le père de Pierrick était mort l'année dernière! Il devait s'agir du précédent Commodore ! Alors mon nouveau camarade était
l'héritier de ce titre ! Parvenant tous à la même conclusion, nous le regardions avec des yeux ronds ce qui le fit rougir.
« Ne recevant pas d'ordres, j'ai continué ma surveillance. Et puis après votre visite nocturne d'hier, où la présence de Pierrick m'a assuré qu'il avait enfin décidé de prendre les choses en main, j'ai préparé ce dispositif d'écoute pour suivre les évènements sans que ma vie ne soit mise en jeu»
Elle devait être au courant pour la capacité d'entrer dans les rêves de Pierrick ce qui me parut logique vu qu'elle appartenait à cette fameuse caste qui devait servir les Invath et donc logiquement ne rien ignorer de leur vie.
« Vous êtes loin d'être idiote, pour une scrag ! » s'exclama Pierrick avec un sifflement approbateur.
« Merci du compliment Commodore, mais j'aurais préféré que vous me teniez informée de vos difficultés au lieu de vous lancer dans une expérience aussi hasardeuse. Enfin je suis soulagée de constater que l'unité d'Axel a réussi à vous faire prendre conscience de vos responsabilités. De plus je n'ai pas perdu de temps pour vous assurer de ma fidélité ainsi que de celle des scrags survivants et je peux vous fournir les noms des commanditaires de votre accident ! Un mot de vous et ils sont mis hors jeu.»
« Trop rapidement expédiée, ma revanche risque d'être amère. Maintenant qu'Axel et ses alters ont accepté leur mission, je crois qu'on va pouvoir jouer avec eux » déclara Pierrick en posant sa tête sur mon épaule déclenchant à nouveau cette étrange vague de bien être contre laquelle je ne luttais plus.
« Comme vous voudrez, Commodore! Je suis ravie de pouvoir continuer à vivre à tes côtés Axel. Je regrette de t'avoir caché la vérité aussi longtemps et... »
« Nous comprenons. » fut la déclaration que je fis pour arrêter sa confession qui n'avait pas lieu d'être. Elle avait veillé sur moi, donc sur nous tous, avec gentillesse et affection pendant toutes ces années. Elle avait fait bien plus que suivre simplement des ordres. Les larmes qu'elle avait versées ce matin en pensant que tout était fini en étaient la preuve irréfutable.
« D'ailleurs tant que la situation ne sera pas sécurisée, je compte bien m'installer chez vous! » lança Pierrick d'un ton badin.
« Quoi? »
« Sans souci, je vous retrouve ce soir alors » Gloussa Eléane avant de couper la communication.
« Et bien oui, vous êtes mes gardes du corps. Nous devons donc rester ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre » minauda-t-il.
« Mais.. » balbutiais-je rouge de confusion. Quand je me tournais vers mes alters pour obtenir leur appui, ils se
contentèrent d'acquiescer tout en souriant. Ne pouvant rien espérer d'eux, je décidais de quitter l'espace alternatif en affichant un air fâché qui ne sembla convaincre personne.
La bulle se rétracta pour retourner dans mon corps. Cependant, je pouvais toujours sentir la présence de Yan et des autres et leur soutien malgré l'amusement que leur inspirait la
situation.
« Cela te pose un problème? » questionna Pierrick dans un souffle à mon oreille.
Je soupirais. Beaucoup de choses avaient et allaient certainement encore changer dans ma vie.
Les obstacles ne tarderaient pas à apparaître devant nous. Mais depuis que mon passé m'avait rattrapé, je sentais que je n'avais plus à craindre d'être seul et enfermé dans une cellule capitonnée
ou dans un caisson de léthargie. Et cette nouvelle liberté, c'était en partie à Pierrick que je la devais.
« Non pas le moins du monde » ma réponse je la lui murmurais à mon tour dans le creux de son oreille alors que ma main se glissait dans la sienne.